Archive pour la catégorie ‘Mélissa Laporte’
Le syndrome de Peter Wood
Il était une fois Peter Wood. Comme bien des hommes de cette planète, Peter exerçait une double fonction. Le jour, il était juge de la cour australienne et le soir, il troquait sa toge pour un verre à bière puisqu’il devenait goûteur professionnel pour la bière de sa tendre patrie, Victoria Bitter (VB). À l’époque de ma rencontre avec Peter Wood, j’exerçais également deux fonctions vitales. La première était de servir de la VB dans un bar afin de payer les comptes et la deuxième était celle de psychologue, non-officielle, non-attitrée et bien évidemment, non-rémunérée. Bien que bénévole, j’offrais mes services à quiconque le pouvoir du houblon rendait soudainement volubile et ressentait la nécessité de proférer une plainte contre la terre entière à une spécialiste et ce, sans payer la note.
Un soir d’hiver, au bar où je travaille dans la contrée de Sydney, Wendy, une amie de longue date de Peter, est venue faire équipe avec lui dans la dure tâche du goûter officiel de houblon. Au cours de la soirée, elle se plaint que sa fille, Anna, ne semble jamais contente de rien. Aujourd’hui, en retour d’une trottinette, Wendy reçut deux choses bien précises : 1 merci et 1 sourire. À cette courte liste, la donatrice aurait aimé y voir apparaître 1 O, 2 W (WOW !!) et quelques étincelles…Quand Wendy offre un cadeau à sa fille, elle voudrait que ce soit elle qui s’emballe et non le cadeau. Aussitôt, Peter lui rétorque qu’elle n’a qu’elle-même à blâmer. Grâce à Wendy, Anna, 10 ans, jouit d’une éducation exemplaire. Elle fournit à sa fille école privée, leçon de piano, d’équitation, camp de vacances ainsi que le dernier cri Toys r Us. Wendy fait également voyager sa fille. Anna a fait des châteaux de sable à Bali, mangé des sushis au Japon, glissé sur les Alpes et visité de la famille au Delaware. Non mais que reste-t-il à voir après le Delaware ? Même si Anna ne lit plus ses contes de fées depuis longtemps, sa vie semble en être un fait sur mesure.
Entre 2 gorgées bien goûtées, Peter lui délivra alors une information qui me laissa bien pantoise. Selon lui, les voyages sont comme l’alcool : à consommer avec modération car apparemment, trop de voyages tuent ! « Tuent quoi » ? Lui ai-je demandé en m’initiant dans la conversation que j’écoutais de toute façon parce que toute barmaid qualifiée se doit d’épier ses clients et entretenir le potinage local. « Trop de voyages tuent la capacité d’émerveillement et d’ailleurs toi, Mélissa, avec tous tes périples, la tienne crèvera tôt au tard aussi ! » Je lui ai répondu aussitôt qu’aux dernières nouvelles, l’état de santé de ma capacité d’émerveillement se portait….à MERVEILLES, que je trouvais ça merveilleux et que ce n’est pas demain la veille que je vais le convoquer aux funérailles. En tant que barmaid qualifiée, je lui ai également suggéré de cesser le goûter de la « bitter » puisque visiblement, l’amertume lui montait à la tête !
J’ai quitté la contrée australienne le 9 juillet 2001. En guise de cadeau de départ, Peter m’a offert 2 choses : Un paquet de bouquins aux auteurs méticuleusement sélectionnés et une carte. À l’intérieur on pouvait y lire: « GOOD LUCK WITH YOUR LIFE AND BE CAREFUL, IT’S A JUNGLE OUT THERE. » Décidément, si Peter Pan ne voulait pas vieillir, Peter Wood, lui, l’avait fait trop rapidement.
De nombreux pays et quelques centaines de WOW plus tard, je suis de retour au Québec. Par une sublime journée d’automne, telle que je les connais par chez moi, me prend l’envie d’aller marcher en montagne question d’admirer les couleurs. Je demande à mon copain de l’époque de choisir l’endroit de son choix et de nous y conduire. Dans ma région, aussi sacrée soit-elle, plusieurs Saints se sont établis au cours des dernières décennies et détiennent la capacité d’émerveiller lorsque vient le temps des couleurs. La liste est longue : Côme, Émélie, Zénon, Sauveur, Jovite, Adèle, Alphonse et j’en passe…Bien que rempli de saintes intentions, mon copain arrête son choix divin sur un autre saint : BRUNO !!! Bruno, tout comme Peter et moi, possède une double fonction. C’est à la fois une montagne et à la fois une……carrière ! Or, lorsqu’on arrive dans le stationnement près de la carrière, on y observe peu de couleur…Je cherchais rouge, orange, vert et jaune pour finalement y trouver…gris. Gris carrière pour être plus précise dans ma palette. Enfin, après avoir vu gris, j’ai finalement vu noir. Pas parce qu’à côté d’Everest, Uluru et Biarritz, Bruno en arrache légèrement mais parce qu’un crime venait d’être commis. Sans le vouloir, j’ai tué ma capacité d’émerveillement au pied d’une carrière et je ne détenais même pas le numéro de téléphone de Peter pour l’inviter aux funérailles. J’étais désormais affligée par le syndrome de Peter Wood.
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Mon périple dans les Balkans m’a récemment amené en Bosnie-Herzégovine. Le fait que le territoire ici ait été combattu, réclamé, défendu, perdu et reconquis plus de fois que ce que le commun des mortels peut compter, a doucement dessiné un paysage multiculturel sans pareil. Aujourd’hui, malgré les traces encore visibles des atrocités vécues par la population dans les années 90, les églises, orthodoxes ou catholiques, côtoient presque paisiblement les mosquées et synagogues. WOW. Et la situation politique du pays semble s’être stabilisée. Mes premiers jours en terre bosniaques, je les ai passés à Sarajevo. Ville olympique, il s’agit selon moi du trésor caché des Balkans. Sa situation géographique en a déjà fait une prison à ciel ouvert pour des milliers d’habitants. Mais aujourd’hui, Sarajevo a tourné la page. Située dans une vallée aux couchers de soleil à couper le souffle, avec ses maisons à flan de montagne, la ville offre un spectacle unique pour le voyageur en quête d’expérience inédite. Bien sûr, j’ai également été abasourdie par le nombre de cimetières. Ils sont littéralement partout à l’intérieur et autour de la ville…Ici, c’est une génération entière qui repose en ces lieux. Macabre comme paysage vous allez me dire ? Eh bien non. Sans vouloir rétrograder ces lieux sacrés au rang d’attraction touristique, la visite demeure, à mon avis, importante puisque qu’elle ouvre la voie de la réflexion. Que s’est-il passé ? Comment les êtres humains en arrivent-il à se détester autant ? Qui a tué qui ? Pourquoi ? Comment se porte la conscience des survivants ? Plus je recevais de réponses à mes questionnements, plus il y avait de nouvelles questions dans ma tête…À la fin d’une journée, quand le soleil plombait sur les milliers de tombes blanches dans les vallons à travers la ville, deux enfants sont apparus dans le cimetière où je me trouvais. Leur ballon à la main, ils ont traversé ce lieu de repos pour rejoindre le terrain de soccer voisin. Chaque jour, en allant jouer au ballon, ils croisent la pierre de Zijad, Salim ou Husejin…Les cimetières sont également lieux de mémoire pour nous rappeler le passé car nous, les êtres humains, notre Alzheimer collectif nous joue parfois des tours…
Puis il y a les gens. À mon premier échange avec la population locale, je demeure subjuguée par l’accueil. Une chaleur humaine et une hospitalité comme jamais je n’ai vues auparavant. Je crois que le flot minime mais grandissant de touristes dans la capitale signifie bien sûr la renaissance d’un secteur économique prometteur mais surtout l’aboutissement d’une nouvelle ère. Celle de la réconciliation et de la réouverture sur le monde. L’économie bosniaque n’est pourtant pas solide. Le chômage y est extrêmement élevé et les salaires ridicules en comparaison avec le coût de la vie…Mais par observation personnelle, je vous assure que les gens ont du cœur au ventre ! Le travail est dur mais l’espoir est présent. On m’a dit à plus d’une reprise (avec rien de moins que de l’entrain et un sourire !!) qu’un jour les conditions de vie seront meilleures et qu’un jour, le pays joindra l’Union Européenne…Les gens de Bosnie ont non seulement espoir mais ils sont patients…WOW.
Si le décor enchanteur de la capitale de la Bosnie m’a coupé le souffle, j’avais mal imaginé sa campagne. En matière de paysage, ici, on parle plutôt d’arrêt respiratoire ! En effet, mon travail m’a amené à prendre l’autobus de Sarajevo à Split en Croatie. Une fois de plus, trois lettres sont apparues à mes lèvres : WOW. Les montagnes, les neiges éternelles, les routes sinueuses, les villages typiques offrent un décor immaculé. Pour une très rare fois, je n’ai pas l’impression de regarder une carte postale, je suis DANS la carte postale ! La route pour se rendre au sud-ouest longe également la rivière Neretva. À tous ceux qui se sont fait dire (comme moi) à la garderie que le turquoise de la boîte feutre Crayola ne représente pas la véritable couleur de l’eau de rivière, révoltez-vous ! Cette rivière, qui traverse d’ailleurs la ville de Mostar, vient défier l’éducation préscolaire et la palette de tous les peintres qui tentent d’y reproduire la couleur exacte dans un tableau ! WOW demeure encore le qualificatif le plus approprié mais il faut vraiment le voir pour s’en faire une idée.
Depuis mon retour en Serbie, plusieurs me demandent mon opinion concernant mon aventure sur les terres de Bosnie. À cela je réponds, vous l’aurez deviné…WOW. Provocatrice ? Non. Je ne suis pas ici pour initier un nouveau conflit ! Honnête ? Tout à fait ! De mon voyage en Bosnie, je garde un souvenir plus que précieux. Les paysages, la population en sont en partie la cause certes, mais surtout parce qu’un certain soir de juin, lorsque j’y ai posé pied pour la première fois, un miracle s’est produit. Un pays, perdu dans les montagnes des Balkans, a ressuscité ma capacité d’émerveillement ! La Bosnie fait des miracles, son peuple a donc raison d’y croire.
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Je n’ai pas l’adresse de Peter Wood. Ce juge qui a vieilli trop vite et qui pose un regard très critique sur le monde est toujours en Australie probablement en train de tester le houblon de temps à autres. Dommage, car 7 ans plus tard, je l’aurais bien invité à célébrer le Saint miracle qu’est le retour à la vie de ma capacité à m’émerveiller ainsi que ma convalescence officielle de son terrible syndrome ! Dans sa carte, je me rappelle encore ses mots… « Be careful, it’s a jungle out there ! »…À l’endos d’une carte postale de Bosnie, aujourd’hui, je lui aurais joyeusement répondu : « You were right Peter. The world IS a jungle. And it amazes me ! »
Fin
Comment sauver le monde en un instant (tané) ?
Jusqu’à maintenant, ma temporaire carrière journalistique télévisuelle se qualifie, à mon humble avis, de « désastre parfait ». L’aspect journalistique du travail à accomplir ici me satisfait amplement. Afin d’évaluer l’implémentation des objectifs du millénaire dans les Balkans, je cueille l’information, je rassemble des données, je m’entretiens avec les autorités concernées, j’analyse, je mesure, j’évalue, j’interprète. Mon parcours en administration me facilite grandement la tâche, je dois l’avouer, et l’ensemble des données recueillies autant que les gens rencontrés, me donne l’impression que je suis en mesure de dresser un portrait presque « parfait » de la situation des OMD dans cette région.
En revanche, l’attribution du mot « désastre » à l’aspect télévisuel de mon aventure frôle outrageusement l’euphémisme de ce qui est en fait, ma réalité….Dans ma course effrénée à trouver de la pauvreté et capter des images exotiques à faire partager au public québécois, une opportunité surprenante s’est soudainement offerte à moi. Je devais faire une capsule sur l’éradication du VIH SIDA en Serbie. Dans un pays où le taux d’infection s’avère extrêmement bas, de quoi puis-je bien parler ??
12 coups de téléphones, 3 rencontres préliminaires, 1 réparation de caméra, 1 semaine de délibération, 92 000 autorisations officielles et 100 euros plus tard, je rencontre finalement Docteure Jelena Svircovic. Dans son temps occupé, elle est médecin dans l’une des urgences de Belgrade. Dans son temps libre, elle dirige la plus ancienne organisation qui lutte contre le SIDA dans tout le pays. Parmi leurs nombreuses activités, l’ONG compte sur plusieurs travailleurs de rue qui font de la prévention contre le VIH/SIDA dans le milieu de la prostitution. Le sujet sera bon, les images, percutantes. Je salive.
L’entrevue commence. J’ai besoin de chiffres, de statistiques…parce que du développement, ça se mesure ! Du SIDA aussi ça se mesure ! Pour comprendre la situation et conséquemment évaluer l’objectif du millénaire concerné, il me faut des réponses claires et tangibles…Quel est le taux d’infection per capita ? Le taux de prévalence ? Qui sont les groupes les plus vulnérables ? Quelle est l’accessibilité des soins ? Quelles mesures sont implantées par les autorités ? Quels résultats jusqu’à maintenant ? Dans le monde du développement, il faut des échelles. Entre le Liechtenstein et Haïti, les pays jouent à la « marche » musicale et l’ascension peut parfois être longue…En matière de SIDA, sur quelle marche de l’échelle la Serbie se situe-t-elle ? Quand on veut faire du développement, on détermine des problématiques tangibles. De ces problématiques découlent des objectifs et des objectifs spécifiques….Et bien évidemment, de ces objectifs découlent des indicateurs. Parce que pour mesurer des résultats, il faut les indiquer et les quantifier.
La tangibilité de mon entrevue se déroule à merveille. Docteure Svircovic me fournit du concret en quantité industrielle. À coup de chiffres, de statistiques, de données, d’indicateurs et de résultats, elle m’ouvre la porte vers le paradis de l’administration ! Puis, dans cet univers serbe, où la santé publique semble définie et calculable, Docteure Svircovic vient défier l’entièreté de ma logique en pausant un seul et unique geste. « Mind if I smoke ? » Puis, elle s’allume une cigarette. Que dis-je, une demi-quenouille serait le mot le plus approprié si je me fie à mes moyens cérébraux de quantification. Après son exaltation visible due à l’inhalation de nicotine, elle ajoute que s’il y avait plus de fumeurs en Amérique, il y aurait moins d’obèses !!! Une fois de plus, ma logique en prend un coup…À sa question, mon professionnalisme lui répond que non cela ne me dérange pas, bien évidemment. Mon fort intérieur, lui, tient un tout autre discours….Je tente mentalement d’effectuer un calcul rapide…Si je retiens mon souffle assez longtemps pour ne pas respirer dans cette minuscule pièce fermée tout en poursuivant l’entrevue, puis-je survivre le temps d’une demi-quenouille ? Et mon inquiétude sanitaire se poursuit…Puis-je tomber raide morte du fait que 1. Je suis assommée de l’échelle nominale utilisée en Serbie pour la fabrication de cigarette et 2. Je suis assommée par l’absurdité qu’un docteur en santé publique fume. Dans tous les cas, je me dis que si je subis une défaillance cardiaque due à l’une de ces trois causes, je suis entre bonne main. La réanimation goûtera le tar mais je survivrai. Après tout, elle est médecin !
Malgré mon asphyxie sévère et un changement drastique de couleur (bleuté je dirais !), j’ai appris que plus de 2050 personnes sont infectées du SIDA de façon officielle en Serbie. Il s’agit environ de 14 personnes sur 100 000. Ce n’est pas énorme mais c’est tout de même trop. Parmi les groupes les plus vulnérables, on y retrouve les travailleuses du sexe. L’ONG concentre ses efforts d’intervention en distribuant des condoms, en offrant des consultations médicales gratuites et un soutien psychologique professionnelle. Depuis l’année dernière, l’organisme a même ouvert un centre où ces femmes de la rue peuvent se réunir, discuter, consulter, apprendre l’anglais, suivre des cours d’informatique ou encore de coiffure. Les chiffres et les faits sont intéressants.
Puis, après la disparition complète de la demi-quenouille en fumée et un certain retour au pêche en ce qui a trait à ma couleur corporelle, je reprends mon souffle et enchaîne avec les questions qui tuent.
- Quels sont les principaux défis de l’organisme, selon vos indicateurs de résultats, qu’est-ce qui ne fonctionne pas ? À cela, apparemment, la réponse semble toujours évidente….Le manque de fonds. Le calcul s’avère simple et logique…Un manque de fonds entraîne un manque d’équipements, de ressources, l’offre ne correspondant pas toujours aux besoins. Dans cette situation, on panse la plaie et on se retrouve à plusieurs quenouilles complètes (mon nouveau mode de calcul !) d’un objectif de développement à long terme…On te donne un condom mais tu te prostitues toujours.
- Selon vos objectifs et vos indicateurs de résultats, à quoi attribueriez-vous votre plus grand succès ? Qu’est-ce qui est le plus grand facteur de succès dans votre organisme ?
Et Docteure Svircovic de répondre : la machine à café.
- « La quoi ? Pouvez-vous spécifier, Docteure, combien de machines à café car je dois quantifier et trouver dans quelles colonnes vont les machines à café. Est-ce un extrant ? Un intrant ? Un indicateur ? On calcule quoi ici exactement…des millilitres ?
- Demandez à ces femmes, elles vont répondront tous la même chose…Lorsqu’elles viennent au centre, ce qu’elles apprécient le plus, ce n’est pas les cours ou l’aide médicale que nous leur offrons…C’est la machine à café, où elles se rassemblent et se confient entre elles. En discutant ensemble, elles partagent leurs maux, leurs peurs, leurs problèmes, leurs idéaux. 2 extrants découlent de cette machine ajoute-t-elle. La réalisation de ne pas être seule dans la stigmatisation et une augmentation notable de leur estime de soi. En l’espace d’un instant (tané), ces femmes obtiennent ce qu’elles chérissent le plus au monde…la normalité, l’ordinaire, l’absence totale de discrimination. L’une est l’autre et l’autre est l’une.
Suite à cette réponse, ma logique disparaît soudainement en fumée 10 fois plus vite que la demi-quenouille de Docteure Svircovic (calculé au dixième près !)
- Mais Docteure, dans quelle colonne voulez-vous que je mette ça moi de l’estime de soi ? Non, mais est- ce que quelqu’un peut bien me répondre ? De l’estime de soi, ça se calcule comment ?????
Je termine mon entrevue, je retourne chez moi et je songe. Finalement, je n’aurai pas les images percutantes voulues (une fois de plus, mon désastre se poursuit !) car le lien de confiance entre l’ONG et ces femmes est crucial pour l’impact de leurs interventions. Mon droit de tournage s’avère limité mais j’avoue que maintenant cela m’importe peu car la rencontre fût valable.
La Serbie, dans toute sa cacophonie politique, ses efforts en matière de développement juridique et économique, son histoire et sa condition sociale, demeure complexe à déchiffrer. Mais une leçon apprise ici est que tout n’est pas chiffre justement. Dans le monde du développement, trop souvent, la tendance est au calcul, à la quantification. Sans vouloir totalement dénigrer la nécessité d’utiliser certains outils administratifs afin d’orienter nos actions, Docteure Svirovic m’a drastiquement rappelé que dans sa logique à elle, le qualitatif doit toujours être pris en compte car après tout, la science du développement traite d’êtres humains. N’est-ce pas logique ?
Je ne sais toujours pas dans quelle colonne indiquer ma machine à café. Et je ne sais pas quantifier le nombre de café requis pour augmenter substantiellement l’estime de soi d’une prostituée. Mais une chose est sûre, je sais que quelque part à Belgrade, des dizaines de femmes se sentent moins seules en se réchauffant le cœur et les mains autour d’une bonne tasse d’estime de soi.
Gap entre théorie et pratique terrain 101
Je suis désormais mystifiée. Non seulement je demeure pressée et ignorante, mais j’apprends présentement une leçon de vie hautement complexe qui me laisse bien pantoise quant à sa réponse ultime. Si ce cours est dispensé à l’école, ou je n’ai pas fait mes devoirs, ou l’exposé théorique a été donné au lendemain d’un match de série du canadien, ou les deux. Ce cours, advenant sa non-existence, devrait dans tous les cas s’intituler: Gap entre théorie scolaire et pratique terrain 101: comment réduire ce trou béant en 15 semaines.
Dans un contexte de relations internationales, les différences culturelles s’avèrent un élément crucial à considérer minutieusement à travers chacune de nos actions. À l’université, le corps professoral de ma faculté s’en donne à coeur joie. Les conseils et apprentissages judicieux sur la question m’ont été personnellement enseignés dans pas moins de sept cours…(Pour ceux qui ne me connaissent pas, j’aimerais souligner le fait que j’étudie l’administration et non l’ethnographie.) Durant les 4 dernières années, j’ai mangé du Geert Hofstede à toutes les sauces. Au menu: Différences culturelles à l’indienne, à la chinoise, à la latino-américaine, à l’africaine et j’en passe. Mais qu’en est-il des différences culturelles serbes? Non mais c’est quoi un serbe? Quelqu’un peut-il me dresser un portrait clair de cette nation? Est-ce que cette société possède un trait de personnalité commun?Physiquement, je peux vous assurer qu’ils sont grands car du haut de mes 5 pieds 4, je pourrais facilement intégrer l’ ANA (Association de Nains Anonyme… difficilement anonyme toutefois!) Mais psychologiquement, quelle est leur particularité?
Afin de trouver réponse à ma question, j’ai consulté rien de moins… qu’Hofstede. Malheureusement, sur son site web, la Serbie, tout comme les autres pays des Balkans d’ailleurs, sont les grands absents de la liste proposée. Alors si mon si ce cher Hofstede lit ce blogue, SVP, au nom de la plus grande reconfiguration géographique du 20 et 21 siècle, remettez-vous au travail!
Une partie de la réponse est toutefois apparue sur le chemin du retour à la maison la semaine dernière. Je rentrais à pied vers mon domicile après avoir consacré ma journée à mon passe-temps préféré: chercher de la pauvreté (voir blogue 1). Il fait chaud, la route est longue et j’ai l’air du parfait intrus avec ma caméra dans une main et mon lonely planet dans l’autre. C’est alors qu’un homme m’accoste. Dragon, il s’appelle, et contrairement à mon expérience sous le pont la semaine dernière, cet individu m’a tout l’air de vouloir véritablement établir de nouveaux liens amicaux. Il parle serbe, je parle…. d’autres langues que le serbe. Avec un peu de volonté, d’ouverture d’esprit, de mimiques mais surtout une compréhension commune des chiffres (contrairement aux lettres!) j’apprend très vite qu’il a 55 ans, qu’il est musicien car il joue 7 instruments, il connait 3 villes canadiennes: Toronto, Vancouver, Montréal. Il a également 1 femme, 4 frères et 1 chien. Or, au bout de 5 minutes de ce que l’on peut difficilement qualifier de communication, j’apprends également que durant le dernier conflit armé, il a perdu 2 frères, et de ce que je crois avoir compris de sa mimique, son cousin a perdu 1 oeil. Ou, peut-être avait-il une poussière dans l’oeil lorsqu’il gesticulait une toute autre phrase. Malgré mes efforts de traduction, on ne le saura jamais. Le ballet gestuel se poursuit aussitôt: Si j’ai bien compris, durant les bombardements de l’OTAN, sa femme a perdu 1 bras et 3 doigts. Pour ajouter à sa tragédie, un autre de ses frères est mort frappé par une voiture à 3 passagers alors qu’il déambulait sur 1 bicyclette. Mais ça, ça n’a aucun rapport avec les guerres!
C’est alors que le cours: Gap entre théorie scolaire et pratique terrain 101: comment réduire ce trou béant en 15 semaines prend toute son importance. Je suis mal à l’aise!!!!Non mais en quelle honneur suis-je mal à l’aise? Je connais Hofstede comme si nous partagions le lit matrimonial depuis 20 ans et j’ai voyagé partout à travers LA boule!!! Je suis supposée savoir exactement quoi dire et comment agir dans ce genre de situation.
Chez nous, les sujets sensibles sont tabous. J’imagine difficilement 2 personnes se présenter au beau milieu du centre-ville de Montréal en abordant le fait que l’un d’eux a 35 ans, 1 chien, 1 blonde, 2 maîtresses, 1 mère alcoolique et 1 frère en prison. Et son interlocuteur de répondre: j’ai 27 ans, 1 iguane, 4 piercings, 3 tatous, 1 frère homosexuel et 1 symptôme post-traumatique parce que j’ai tué 8 talibans en Afghanistan. Cela ne se voit tout simplement pas.
Chez nous, ma rencontre avec Dragon aurait plutôt généré un dialogue sur la température, la maudite neige, les aléas des partis politiques, le dernier film québéquois à l’affiche ou la saison épatante du Canadien. Chez nous, la maudite neige, ça glisse mais c’est pas un terrain glissant. Cette constatation m’amène à me demander pourquoi sommes-nous si intimidés lorsque des sujets sensibles sont mis sur table?? Plus la matière est chaude, plus notre sang se glace! Devant Dragon, sous un soleil serbe de 40 degrés celsius, mon état physique et mental devait se confondre à une dinde exactement 3 secondes après l’avoir sorti du congélateur.
Au retour à la maison, je m’engage dans une analyse profonde de cette nouvelle expérience:
Résultat théorique: Il y a ici une différence culturelle notable entre les Serbes et les Québécois. Sans vouloir tomber dans le piège des stéréotypes, et pour avoir été confrontée à des conversations auxquelles je ne m’attendait pas à plusieurs reprises, je dirais que les Serbes éprouvent une grande facilité à aborder une réalité parfois trop crue pour l’oreille québécoise. Pour vous expliquer quelque chose, le chemin direct semble le plus simple. Pas de fla fla pour tamiser les réactions de l’interlocuteur!
Résultat terrain: Sous un soleil serbe de 40 degrés, la dinde a dégelée. Mon visage visiblement embarassé s’est finalement transformé en une figure humaine remplie d’empathie. Car, même si on réagit mal à la misère humaine, même si les tragédies nous rendent mal à l’aise, on peut à tout le moins tenter de comprendre.
Avant de rentrer chez lui, Dragon m’a mimé une dernière question qui, je crois, allait comme ceci: 30 ans et tu n’es pas mariée????? Si tu veux, j’ai 5 fils à te présenter. Tu peux en choisir 1. Ou ça voulait peut-être dire » Je reste 5 rues plus loin, j’ai mon chien à te présenter. Quoi qu’il en soit, dans toute cette cacophonie interprétative de mots et de chiffres, un constat est clair: malgré nos différences culturelles, Dragon et moi sommes amis, je le sais.
Il est difficile parfois de mettre en pratique, dans le feu de l’action, toute la théorie apprise sur les bancs d’écoles. Coordonner pensées, paroles et gestes avec une telle acuité dans des situations peu familières relève parfois du défi! J’ai peut-être loupé la matière enseignée lors du cours Gap entre théorie scolaire et pratique terrain 101: comment réduire ce trou béant en 15 semaines mais basée sur ma réaction face à cette expérience serbe, j’ose croire que j’aurais eu une bonne note. À vous de juger!
Partie chercher de la pauvreté
Belgrade, Serbie. Mai 2008.
À mon grand désarroi, je dois me rendre à l’évidence. Je suis ignorante et pressée. Comment plusieurs années d’études universitaires, de paniques existentielles et de sueur acharnée pour tenter de comprendre, un tant soit peu, le monde dans lequel je vis, se retrouvent déjà à la poubelle à ma sortie de l’avion?
À mon arrivée, il y a 2 semaines, j’ai subitement ressenti cette urgence à vouloir capter les images les plus descriptives de la pauvreté et des inégalités sociales dans cette capitale qui tente d’emboîter le pas dans la grande roue du cirque économique mondial et d’oublier son passé encore bien….présent! Après tout, mon mandat exige de rapporter les faits, en images et témoignages, sur la situation des objectifs du millénaire dans les Balkans. Alors et que ça saute, je dois trouver de la pauvreté, je suis pressée car mon nouveau rôle de journaliste m’impose une heure de tombée.
Avant de partir pour la grande expédition, je m’assoie dans un café au centre-ville, rue Knez Mihailova et je me demande quelle stratégie pourrait s’avérer la plus efficiente en termes de recherche d’images, de sujets et de répartition des territoires car je dois couvrir également la Bosnie et la Croatie. La terrasse extérieure du café expose un mobilier avant-garde plutôt zen. Ici, on ne sirote pas sa dose de caféine sur des chaises mais plutôt sur des sofas-lounge aussi huppés que la cour arrière de Hugh Hefner et ce, en pleine rue piétonnière. L’architecture avoisinante me rappelle Paris, les boutiques, New York 5th avenue. Rien de moins. La facture de mon café, quant à elle (4,50$!!!) me rappelle que je suis paumée et que si mon intention est de souper ce soir, je suis mieux d’aller déblatérer sur la pauvreté dans un endroit plus approprié.
Quelques rencontres formelles et informelles m’ont éventuellement permis d’apprendre qu’une minorité ethnique, les Roms, vivent dans un bidonville sous l’un des principaux pont de la ville. « Tu veux de la pauvreté, vas voir le Gipsy village » quelqu’un m’as dit. Je pars donc en taxi mais ce dernier va sur le pont et non sous le pont. Je tente ensuite ma chance en train, expérience peu concluante. Le chemin de fer est moins élevé mais les vitres du wagon sont tellement sales qu’on y voit rien. Autre option disponible, la marche. Je pars donc à pied, caméra à l’épaule chercher de la pauvreté. Le village sous le pont s’avère clôturé et malheureusement, je n’ai ni le profil Rom pour me fondre dans la masse, ni d’invitation officielle à aller prendre le thé chez la cinquième voisine de la ruelle de gauche. Finalement, j’apprends qu’il y a une piste cyclable qui traverse le village. Dans une tentative ultime, je décide donc de louer une bicyclette. Après des centaines de coups de pédales et un sens de l’orientation mis à l’épreuve dû au fait que pour moi l’alphabet cyrillique est aussi incompréhensible qu’une formule mathématique, j’arrive sous le pont. À peine la caméra sortie, un chien, que dis-je, un monstre, bondit hors du bidonville et ne semble en aucun cas vouloir établir de nouveaux liens amicaux. Lance Armstrong aurait été facilement éclipsé par le sprint que j’ai effectué par la suite. Je ne pourrai jamais témoigner à savoir si les Roms souffrent de malnutrition. Mais si je me base sur mon expérience personnelle, je peux vous assurer que leurs chiens, eux, le sont. À mon retour à la maison, je fais le bilan: Je n’ai toujours pas de pauvreté en banque (!!!!), je n’ai pas de moyen efficace pour me rendre près de ce village et je viens de perdre 3 kilos en 5 minutes. Devant un café instant que j’ai préparé moi-même, budget oblige, je me remets à penser à la pauvreté. Non mais c’est quoi la pauvreté exactement? Quelqu’un peut-il m’en donner une claire définition? Qui a décidé ce qu’était la pauvreté et cette personne là s’est basée sur quoi? On la compare à quoi? En Afrique, la pauvreté, elle décape! Elle vous saute au visage, les gens ne mangent pas et meurent. Ici, les chiens vous sautent au visage mais pas la pauvreté.
Quelques conclusions après mures réflexions:
1. Les chiffres ne mentent pas.
-Le PIB par habitant tourne autour de 6 000 $ par année.
- Le taux de chômage, l’un des plus élevé d’Europe, atteint plus de 20 %
2. Les inégalités sociales et économiques sont flagrantes entre le centre et la périphérie (zone urbaine/zone rurale)
3. Ces inégalités sont également flagrantes chez les minorités ethniques, les femmes, les personnes vulnérables, etc.
4. L’État de droit n’est pas implémenté et fonctionnel à 100 %
5. Peu de mesure concrètes sont établies pour désamorcer les tensions inter-ethniques de la région.
6. Des années de guerre ont engendré des conséquences désastreuses autant sur le plan collectif de cette société que sur le plan individuel (dépression, maladies mentales, alcoolisme, violence domestique…)
7. La pauvreté est un sujet tabou dans un pays qui a connu, dans un passé pas si lointain, des années très prospères.
Il faut donc remettre les choses en perspective. J’irai en région et je capterai sûrement des images saisissantes qui dépeindront la lutte quotidienne d’habitants pour leur survie. Mais la pauvreté à Belgrade, malgré l’existence d’indicateurs bien précis, demeure peu visible à l’oeil nu. Et bien que des efforts considérables aient été faits au cours des dernières années, cette pauvreté s’infiltre toujours sournoisement dans plus d’un foyer sur 10 à travers la Serbie. Bref, même en arpentant les rues de la capitale, la pauvreté, je l’ai cotôyé dans un taxi où son chauffeur doit travailler 3 emplois pour arriver à nourrir sa famille ou encore lorsque j’ai commandé une crème glacée à une vendeuse qui gagne 17% moins cher que son homologue masculin pour le même travail. Cette pauvreté là n’offre peut-être pas les images percutantes dont j’ai besoin pour faire mes reportages mais elle m’apporte un contenu riche en réflexion. Ne pas se fier aux apparences, la pauvreté revêtent de nombreux visages tous différents de par la complexité du phénomène.
Au final, après 2 semaines de recherches intenses, je suis toujours pressée. Que voulez-vous, je suis une occidentale avec un dead-line qui pend au-dessus de ma tête de façon encore moins subtile que l’épée de Damoclès. Et je suis évidemment toujours ignorante! Bien dupe, celui qui croit comprendre en 2 semaines la pauvreté d’une région entière qui a été le théatre de si nombreux conflits armés et qui bourgeonnent autant d’esprits nationalistes! Mais, à défaut de m’avoir offert des images percutantes, toi, Belgrade, avec ta pauvreté invisible, tu m’auras ouvert les yeux!