Archive pour décembre 2008

La grande Kinshasa.

La grande Kinshasa.

Ces événements se déroulent entre septembre et novembre 2008

Kinshasa, ville immense et étendue sur le bord du fleuve Congo .

Action contre la Faim y a sa base capitale, c’est-à-dire, une base de support administratif, logistique et de coordination. C’est à Kinshasa qu’on prend les grandes décisions stratégiques pour la mission, qu’on règle les problèmes législatifs, qu’on pêche les informations sécuritaires, qu’on élabore les projets et qu’on leur trouve des budgets.

Il y a environ 6 à 8 expatriés ACF travaillants dans la capitale avec une vingtaine d’employés nationaux.

Les conditions de vie des expatriés sont plutôt bonnes, mais la liberté de mouvement est limitée par le nombre de véhicules disponibles pour l’organisation, puisque seul le transport en voiture balisée ACF est autorisé pour les expatriés. C’est également la zone de passage obligé pour tout ceux qui partent ou vont sur le terrain, à cause des deux aéroports de la ville

C’est dans cette ville mystérieuse que j’ai passé la deuxième moitié de mon stage. Mystérieuse parce que très peu explorée par les étrangers incrustés comme moi à leur organisation.  Dans quelle rue sont composés les musiques qui font la renommée du Congo, dans quelle autre sont sculptées les œuvres d’art?  Les nombreux étrangers de Kinshasa (travaillant à 90% soit pour l’ONU, soit pour une ONG) ont leur petit monde, leur cartier, leur véhicule, leurs bars, leurs restaurants.

Sur les grandes routes principales, on voit des hommes et des femmes cultiver du manioc ou autres aliments en pleine ville. L’agriculture urbaine est un moyen qu’à trouvé Kinshasa pour reverdir un peu ses artères, éliminer des déchets, donner du travail, mais je n’ose m’imaginer la quantité de toxine qui depuis l’air et la terre, se retrouve dans ces fruits et légumes (quoi qu’il n’utilise pas de pesticide, alors c’est peut-être moins pire que chez nous !).  La ville est extrêmement polluée par des voitures préhistoriques criblées de balles qui roulent avec de la mauvaise essence. De plus, les déchets domestiques sont brulés, faute d’être collectés, et ont voit à tout moment des filets de fumées noires s’échapper des parcelles. Tout y passe, feuille, plastique, caoutchouc…

Plusieurs bâtiments sont en ruine, faute d’être entretenu ou rénovés depuis la guerre, comme cet ancien institut de technologie médicale  dont il ne reste que les poutres.

La pauvreté n’est pas marginale, elle est visible partout, comme sur la tranchée du boulevard 30 Juin, où des enfants abandonnés harcèlent les passants pour obtenir quelque chose à manger. Les grandes rues sont également remplies de petits débrouillards. Ils se regroupent, achètent une grosse boîte de marchandises, se séparent le tout et le revendent dans la rue à l’unité. En s’arrêtant à une intersection, sans même sortir du véhicule, on peut se procurer pantalon, cigarettes, bières, coca, veston, antenne de télévision, jeu de société, carte topographique… Service à l’auto version congo ! Ici, tout le monde est en business, même les policiers qui louent leur uniforme pendant leur congé; les faux-policiers rentabilisent donnant des amendes (sans remplir de papier toutefois)

 

Kinshasa est une grande ville où on trouve de tout : l’extrême pauvreté autant que des restaurants chics où l’on sert des crevettes grosses comme ma main, des magasins de haute technologie, des petits ateliers, des amis, des voleurs… Seules les grandes artères sont pavées (une mince couche qui s’effrite à vue d’œil). Les pannes d’électricité sont quotidiennes, et lorsqu’il y en a, il faut se munir d’un stabilisateur et d’un élévateur de tension pour arriver à faire fonctionner quelque chose. (Il faut aussi surveiller que le voisin ne se branche pas sur notre câble) Il y a de l’eau courante dans notre quartier.

Les égoût sont des tranchées sur le bord de la route, où l’eau stagnante contribue à la prolifération de la malaria.

 

Mes tâches à Kinshasa seront de remplacer notre acheteur et ensuite, l’assistant coordo log. Une fois réception approbation des commandes internes, je dois donc trouver des fournisseurs, obtenir des soumissions, choisir le mieux-disant et procéder à l’achat. Pas facile pour un étranger de trouver un fournisseur qui jouera franc-jeu : le commerce du faux est très répandu; les délais de livraison ne sont pratiquement jamais respectés; parfois, la marchandise livrée est complètement différente que l’échantillon de départ. Mais c’est l’occasion de visiter la ville et de rencontrer ceux qui ont réussi à monter un commerce malgré toutes les difficultés (taxe à l’importation, transport difficile, devise en dévaluation, rareté des prêts).  Je les félicite.

Les commandes s’empilent, les achats arrivent au compte-goutte, les livraisons sont en retard. Du bon stress pour terminer cette mission.

Heureusement, Kinshasa a ses divertissements : terrasse, bars, restaurant, discothèque, spectacles. Les musées sont les marchées publics, les galeries d’art, les vendeurs de rues. La musique est partout.  Mais pour en profiter, il faut de l’argent. Je devrais en avoir, puisque je suis blanc ! Même si le coût de la vie à Kinshasa est plus cher qu’en Europe.

 

Pour voir Kinshasa en image et en musique, taper Jupiter’s dance sur YouTube.

Quelques photos du Nord-Kivu

Joli village de Kibua avec vue sur la forêtdeep-congo-jungle.jpgC’est là qu’on se pose !

Péripétie au Kivu (août)

Note: j’ai effacé le dernier « post ». J’en remets des neuf.

ceci est une lettre écrite à ma blonde le 12 août 2008 :

Salut mon amour,

Je suis logé pour cette nuit dans une chambre de la paroisse de Walikale, petit village à 2 heures (mais seulement 50km) de Mpofi. La paroisse est le seul endroit où les étrangers peuvent dormir et diner. Mpofi, c’est là-bas qu’est plantée notre base pour le projet nutrition et sécurité alimentaire dans la zone de santé de Kibua (à 2 heures de la base, mais 35km!). Malgré l’heure tardive, il y a un chœur d’enfants qui chante devant l’église. La musique est rythmée au travers des bruits de grenouilles et de criquets. Je les entends en arrière-plan.

J’ai regardé la nuit tomber sur les montagnes l’autre côté de la rivière, et j’étais incapable de faire autre chose. J’attendais également que mon premier repas de la journée soit prêt. J’étais en déplacement toute la journée et il n’y a aucun endroit pour se restaurer dans ce coin reculé. Logique non ? puisque Action contre la Faim est là! L’attente a bien été récompensée, c’était mon meilleur repas depuis que je suis au Nord Kivu : porc, bœuf, sauce à la muranda (petit fruit sauvage rouge), haricots, et bien sûr, du fou-fou, qui est une espèce de boule de manioc ou de maïs qu’on mange avec les mains en la trempant dans la sauce (évidemment, pas de légumes, mais c’est pas grave !) Mais où est-ce qu’il trouve tout ça, le Pasteur ? À Mpofi, il n’y a que du manioc et de la feuille de manioc !

Ce matin j’ai eu la frousse de ma vie. Notre équipe de nutritionnistes est partie ce matin avec notre poubelle de voiture pour aller faire une formation à Kibua. On devrait avoir deux 4X4 bien équipés (kit de désembourbage, outils, radio hf et vhf), mais ils ne sont pas encore arrivés. Alors hier, je suis venu ici à Walikale pour louer un véhicule supplémentaire pour 4 jours, afin qu’un véhicule en bon état parte à Kibua et que notre poubelle (quand même très utile) ne soit pas mobilisée tout ce temps. Super job de contacts, car avec les conditions de route et l’essence crasseuse qu’on trouve ici, un bon véhicule, ça n’existe PAS (sauf ceux des ONG) ! J’en ai finalement trouvé un et je l’ai loué, contrat signé, approuvé, tout est en ordre ! (presque trop beau non ?) Mais en discutant avec le chauffeur sur la route du retour vers la base, je finis par apprendre qu’il s’agit en fait d’un véhicule qui appartient à l’État, prêté à la Commission Indépendantes des Élections. BAD MOOVE : un véhicule qui appartient à l’État alors qu’on (je m’exclue du « on ») s’en va travailler à Kibua, une zone contrôlée par les rebelles FDLR. SÉCU ! SÉCU ! Il est dépassé six heures, on ne peut retourner porter le véhicule, car le village a fermé ses portes. On doit annuler la formation jusqu’à ce que le véhicule ait été retourné.

L’équipe nutritionniste a dit : NO WAY ! Certains infirmiers ont quitté leur hôpital et marché deux jours pour se rendre à la formation sur la malnutrition. On annule ça, on annule le reste du projet qui en découle.

Alors ce matin, les « nut » sont partis de leur côté avec le véhicule ACF, et moi du mien avec le véhicule loué pour le retourner à son « propriétaire » ou celui qui s’est fait passé comme tel. Je reste à Walikale parce que c’est le seul point de communication avec l’extérieur. En cas de problème à Kibua, un coursier fera 2 h de motos pour venir me porter un message, et moi je pourrai contacter la base capitale à Goma. Grâce à l’ONG Air Serv, on peut évacuer quelqu’un à Goma en deux heures. En attendant, j’attends, et si je savais prier, je prierais que tout aille bien. À la place, j’ai recommencé à fumer.

Je ne sais pas si je déteste ou si j’adore le Kivu. Hier, en revenant à la noirceur, je me disais que j’étais au Vietnam! La beauté, l’immensité de la jungle décorant une scène de stress intense.

Je suis quand même content du leadership que j’ai eu hier. J’ai commencé par expliquer calmement la situation, j’ai fait parler tout-le-monde, même ceux qui ne disent habituellement rien, et je gardais la discussion axée sur les solutions, pas les frustrations. On est arrivé à un consensus et un plan.

Mais ce matin, je ne suis plus sûr. J’ai peut-être sous-estimé un risque ? Si tout plante, c’est de ma faute, parce que c’est moi qui avais le dernier mot, en tant que chef de base intérimaire. (Je remplace le chef de base parti en vacance pour deux semaines)

Aussi longtemps que je n’ai pas de nouvelles, c’est bon signe, mais ça me donne le temps de m’inquiéter.

Nous devions recevoir quelques renforts de Goma hier. Hep ! Le vol a été annulé (pour arriver ici, il faut prendre un coucou depuis l’aéroport de Goma et se poser sur la seule route pavée de Walikale. Quand la police voit un avion dans le ciel, elle coupe la circulation). Ça veut dire encore trois jours sans renfort, sans matériel, sans salaire pour les employer. Je dois annuler des rendez-vous, dont l’un avec le percepteur d’impôt qui nous colle aux pattes depuis 1 mois. Belle job de PR à faire !

Y a-t-il un mauvais sort sur cette mission. Il faut constamment refaire les plannings. C’est l’improvisation constante.

Tu me manques !

Philippe.

Suite :

À la suite de ces événements, l’équipe de nutritionnistes est rentrée saine et sauve, sauf que le chauffeur a foncé dans la latrine de la base en manœuvrant son stationnement, il a complètement foutu les freins et la suspension du véhicule sur cette route. On a fait une petite fête à la base pour fêter ça. Le projet NUT se poursuivra.

Le renfort de Goma a encore été retardé, mais le jour de mon départ, je croisais l’équipe de Goma à l’aéroport de Walikale (le chef de base, l’admin, et surprise, le coordo log de New-York !).

Le lendemain, alors que je m’empiffrais des fruits et légumes de Goma (mmm, des légumes !, Enfin !), les 4X4 sont également arrivés !

Mpofi se trouve dans le territoire de Walikale, et ce territoire se trouve dans la province du Nord-Kivu. C’est dans cette province que, vers la fin octobre, le groupe rebelle CNDP a lancé des attaques jusqu’aux portes de Goma, la capitale provinciale, mettant l’armée, les Nations-Unies et la population en état d’alerte générale. Quant au territoire de Walikale, il reste en grande partie contrôlé par l’armée nationale, laquelle est appuyée par les Nations-Unis. Quelques zones restent contrôlées par un autre groupe rebelle, les FDLR. Mes dernières nouvelles me disaient que le territoire de Walikale reste plutôt stable.

Et un peu de latin pour faire une jolie fin intelligente :Civis mundis sum communis omnium vel peregrinus magis
Je suis citoyen du monde, partout chez moi, partout étranger
Érasme

Prochain post : la logistique à Kinshasa.

Recherche