Jusqu’à maintenant, ma temporaire carrière journalistique télévisuelle se qualifie, à mon humble avis, de « désastre parfait ». L’aspect journalistique du travail à accomplir ici me satisfait amplement. Afin d’évaluer l’implémentation des objectifs du millénaire dans les Balkans, je cueille l’information, je rassemble des données, je m’entretiens avec les autorités concernées, j’analyse, je mesure, j’évalue, j’interprète. Mon parcours en administration me facilite grandement la tâche, je dois l’avouer, et l’ensemble des données recueillies autant que les gens rencontrés, me donne l’impression que je suis en mesure de dresser un portrait presque « parfait » de la situation des OMD dans cette région.
En revanche, l’attribution du mot « désastre » à l’aspect télévisuel de mon aventure frôle outrageusement l’euphémisme de ce qui est en fait, ma réalité….Dans ma course effrénée à trouver de la pauvreté et capter des images exotiques à faire partager au public québécois, une opportunité surprenante s’est soudainement offerte à moi. Je devais faire une capsule sur l’éradication du VIH SIDA en Serbie. Dans un pays où le taux d’infection s’avère extrêmement bas, de quoi puis-je bien parler ??
12 coups de téléphones, 3 rencontres préliminaires, 1 réparation de caméra, 1 semaine de délibération, 92 000 autorisations officielles et 100 euros plus tard, je rencontre finalement Docteure Jelena Svircovic. Dans son temps occupé, elle est médecin dans l’une des urgences de Belgrade. Dans son temps libre, elle dirige la plus ancienne organisation qui lutte contre le SIDA dans tout le pays. Parmi leurs nombreuses activités, l’ONG compte sur plusieurs travailleurs de rue qui font de la prévention contre le VIH/SIDA dans le milieu de la prostitution. Le sujet sera bon, les images, percutantes. Je salive.
L’entrevue commence. J’ai besoin de chiffres, de statistiques…parce que du développement, ça se mesure ! Du SIDA aussi ça se mesure ! Pour comprendre la situation et conséquemment évaluer l’objectif du millénaire concerné, il me faut des réponses claires et tangibles…Quel est le taux d’infection per capita ? Le taux de prévalence ? Qui sont les groupes les plus vulnérables ? Quelle est l’accessibilité des soins ? Quelles mesures sont implantées par les autorités ? Quels résultats jusqu’à maintenant ? Dans le monde du développement, il faut des échelles. Entre le Liechtenstein et Haïti, les pays jouent à la « marche » musicale et l’ascension peut parfois être longue...En matière de SIDA, sur quelle marche de l’échelle la Serbie se situe-t-elle ? Quand on veut faire du développement, on détermine des problématiques tangibles. De ces problématiques découlent des objectifs et des objectifs spécifiques….Et bien évidemment, de ces objectifs découlent des indicateurs. Parce que pour mesurer des résultats, il faut les indiquer et les quantifier.
La tangibilité de mon entrevue se déroule à merveille. Docteure Svircovic me fournit du concret en quantité industrielle. À coup de chiffres, de statistiques, de données, d’indicateurs et de résultats, elle m’ouvre la porte vers le paradis de l’administration ! Puis, dans cet univers serbe, où la santé publique semble définie et calculable, Docteure Svircovic vient défier l’entièreté de ma logique en pausant un seul et unique geste. « Mind if I smoke ? » Puis, elle s’allume une cigarette. Que dis-je, une demi-quenouille serait le mot le plus approprié si je me fie à mes moyens cérébraux de quantification. Après son exaltation visible due à l’inhalation de nicotine, elle ajoute que s’il y avait plus de fumeurs en Amérique, il y aurait moins d’obèses !!! Une fois de plus, ma logique en prend un coup…À sa question, mon professionnalisme lui répond que non cela ne me dérange pas, bien évidemment. Mon fort intérieur, lui, tient un tout autre discours….Je tente mentalement d’effectuer un calcul rapide…Si je retiens mon souffle assez longtemps pour ne pas respirer dans cette minuscule pièce fermée tout en poursuivant l’entrevue, puis-je survivre le temps d’une demi-quenouille ? Et mon inquiétude sanitaire se poursuit…Puis-je tomber raide morte du fait que 1. Je suis assommée de l’échelle nominale utilisée en Serbie pour la fabrication de cigarette et 2. Je suis assommée par l’absurdité qu’un docteur en santé publique fume. Dans tous les cas, je me dis que si je subis une défaillance cardiaque due à l’une de ces trois causes, je suis entre bonne main. La réanimation goûtera le tar mais je survivrai. Après tout, elle est médecin !
Malgré mon asphyxie sévère et un changement drastique de couleur (bleuté je dirais !), j’ai appris que plus de 2050 personnes sont infectées du SIDA de façon officielle en Serbie. Il s’agit environ de 14 personnes sur 100 000. Ce n’est pas énorme mais c’est tout de même trop. Parmi les groupes les plus vulnérables, on y retrouve les travailleuses du sexe. L’ONG concentre ses efforts d’intervention en distribuant des condoms, en offrant des consultations médicales gratuites et un soutien psychologique professionnelle. Depuis l’année dernière, l’organisme a même ouvert un centre où ces femmes de la rue peuvent se réunir, discuter, consulter, apprendre l’anglais, suivre des cours d’informatique ou encore de coiffure. Les chiffres et les faits sont intéressants.
Puis, après la disparition complète de la demi-quenouille en fumée et un certain retour au pêche en ce qui a trait à ma couleur corporelle, je reprends mon souffle et enchaîne avec les questions qui tuent.
- Quels sont les principaux défis de l’organisme, selon vos indicateurs de résultats, qu’est-ce qui ne fonctionne pas ? À cela, apparemment, la réponse semble toujours évidente….Le manque de fonds. Le calcul s’avère simple et logique…Un manque de fonds entraîne un manque d’équipements, de ressources, l’offre ne correspondant pas toujours aux besoins. Dans cette situation, on panse la plaie et on se retrouve à plusieurs quenouilles complètes (mon nouveau mode de calcul !) d’un objectif de développement à long terme…On te donne un condom mais tu te prostitues toujours.
- Selon vos objectifs et vos indicateurs de résultats, à quoi attribueriez-vous votre plus grand succès ? Qu’est-ce qui est le plus grand facteur de succès dans votre organisme ?
Et Docteure Svircovic de répondre : la machine à café.
- « La quoi ? Pouvez-vous spécifier, Docteure, combien de machines à café car je dois quantifier et trouver dans quelles colonnes vont les machines à café. Est-ce un extrant ? Un intrant ? Un indicateur ? On calcule quoi ici exactement…des millilitres ?
- Demandez à ces femmes, elles vont répondront tous la même chose…Lorsqu’elles viennent au centre, ce qu’elles apprécient le plus, ce n’est pas les cours ou l’aide médicale que nous leur offrons…C’est la machine à café, où elles se rassemblent et se confient entre elles. En discutant ensemble, elles partagent leurs maux, leurs peurs, leurs problèmes, leurs idéaux. 2 extrants découlent de cette machine ajoute-t-elle. La réalisation de ne pas être seule dans la stigmatisation et une augmentation notable de leur estime de soi. En l’espace d’un instant (tané), ces femmes obtiennent ce qu’elles chérissent le plus au monde…la normalité, l’ordinaire, l’absence totale de discrimination. L’une est l’autre et l’autre est l’une.
Suite à cette réponse, ma logique disparaît soudainement en fumée 10 fois plus vite que la demi-quenouille de Docteure Svircovic (calculé au dixième près !)
- Mais Docteure, dans quelle colonne voulez-vous que je mette ça moi de l’estime de soi ? Non, mais est- ce que quelqu’un peut bien me répondre ? De l’estime de soi, ça se calcule comment ?????
Je termine mon entrevue, je retourne chez moi et je songe. Finalement, je n’aurai pas les images percutantes voulues (une fois de plus, mon désastre se poursuit !) car le lien de confiance entre l’ONG et ces femmes est crucial pour l’impact de leurs interventions. Mon droit de tournage s’avère limité mais j’avoue que maintenant cela m’importe peu car la rencontre fût valable.
La Serbie, dans toute sa cacophonie politique, ses efforts en matière de développement juridique et économique, son histoire et sa condition sociale, demeure complexe à déchiffrer. Mais une leçon apprise ici est que tout n’est pas chiffre justement. Dans le monde du développement, trop souvent, la tendance est au calcul, à la quantification. Sans vouloir totalement dénigrer la nécessité d’utiliser certains outils administratifs afin d’orienter nos actions, Docteure Svirovic m’a drastiquement rappelé que dans sa logique à elle, le qualitatif doit toujours être pris en compte car après tout, la science du développement traite d’êtres humains. N’est-ce pas logique ?
Je ne sais toujours pas dans quelle colonne indiquer ma machine à café. Et je ne sais pas quantifier le nombre de café requis pour augmenter substantiellement l’estime de soi d’une prostituée. Mais une chose est sûre, je sais que quelque part à Belgrade, des dizaines de femmes se sentent moins seules en se réchauffant le cœur et les mains autour d’une bonne tasse d’estime de soi.






Allo miss!
c'est une joie de te lire! Ton commentaire sur la limite que posent les indicateurs quantitatifs pour évaluer un contexte, une problématique, est très intéressant et pertinent. La suprématie du chiffre et la fausse sécurité des statistiques sont à remettre en question!
Bonne fin de périple et bon retour à la maison!
Bisoux du Congo
Genxxx