Je suis désormais mystifiée. Non seulement je demeure pressée et ignorante, mais j’apprends présentement une leçon de vie hautement complexe qui me laisse bien pantoise quant à sa réponse ultime. Si ce cours est dispensé à l’école, ou je n’ai pas fait mes devoirs, ou l’exposé théorique a été donné au lendemain d’un match de série du canadien, ou les deux. Ce cours, advenant sa non-existence, devrait dans tous les cas s’intituler: Gap entre théorie scolaire et pratique terrain 101: comment réduire ce trou béant en 15 semaines.
Dans un contexte de relations internationales, les différences culturelles s’avèrent un élément crucial à considérer minutieusement à travers chacune de nos actions. À l’université, le corps professoral de ma faculté s’en donne à coeur joie. Les conseils et apprentissages judicieux sur la question m’ont été personnellement enseignés dans pas moins de sept cours…(Pour ceux qui ne me connaissent pas, j’aimerais souligner le fait que j’étudie l’administration et non l’ethnographie.) Durant les 4 dernières années, j’ai mangé du Geert Hofstede à toutes les sauces. Au menu: Différences culturelles à l’indienne, à la chinoise, à la latino-américaine, à l’africaine et j’en passe. Mais qu’en est-il des différences culturelles serbes? Non mais c’est quoi un serbe? Quelqu’un peut-il me dresser un portrait clair de cette nation? Est-ce que cette société possède un trait de personnalité commun?Physiquement, je peux vous assurer qu’ils sont grands car du haut de mes 5 pieds 4, je pourrais facilement intégrer l’ ANA (Association de Nains Anonyme… difficilement anonyme toutefois!) Mais psychologiquement, quelle est leur particularité?
Afin de trouver réponse à ma question, j’ai consulté rien de moins… qu’Hofstede. Malheureusement, sur son site web, la Serbie, tout comme les autres pays des Balkans d’ailleurs, sont les grands absents de la liste proposée. Alors si mon si ce cher Hofstede lit ce blogue, SVP, au nom de la plus grande reconfiguration géographique du 20 et 21 siècle, remettez-vous au travail!
Une partie de la réponse est toutefois apparue sur le chemin du retour à la maison la semaine dernière. Je rentrais à pied vers mon domicile après avoir consacré ma journée à mon passe-temps préféré: chercher de la pauvreté (voir blogue 1). Il fait chaud, la route est longue et j’ai l’air du parfait intrus avec ma caméra dans une main et mon lonely planet dans l’autre. C’est alors qu’un homme m’accoste. Dragon, il s’appelle, et contrairement à mon expérience sous le pont la semaine dernière, cet individu m’a tout l’air de vouloir véritablement établir de nouveaux liens amicaux. Il parle serbe, je parle…. d’autres langues que le serbe. Avec un peu de volonté, d’ouverture d’esprit, de mimiques mais surtout une compréhension commune des chiffres (contrairement aux lettres!) j’apprend très vite qu’il a 55 ans, qu’il est musicien car il joue 7 instruments, il connait 3 villes canadiennes: Toronto, Vancouver, Montréal. Il a également 1 femme, 4 frères et 1 chien. Or, au bout de 5 minutes de ce que l’on peut difficilement qualifier de communication, j’apprends également que durant le dernier conflit armé, il a perdu 2 frères, et de ce que je crois avoir compris de sa mimique, son cousin a perdu 1 oeil. Ou, peut-être avait-il une poussière dans l’oeil lorsqu’il gesticulait une toute autre phrase. Malgré mes efforts de traduction, on ne le saura jamais. Le ballet gestuel se poursuit aussitôt: Si j’ai bien compris, durant les bombardements de l’OTAN, sa femme a perdu 1 bras et 3 doigts. Pour ajouter à sa tragédie, un autre de ses frères est mort frappé par une voiture à 3 passagers alors qu’il déambulait sur 1 bicyclette. Mais ça, ça n’a aucun rapport avec les guerres!
C’est alors que le cours: Gap entre théorie scolaire et pratique terrain 101: comment réduire ce trou béant en 15 semaines prend toute son importance. Je suis mal à l’aise!!!!Non mais en quelle honneur suis-je mal à l’aise? Je connais Hofstede comme si nous partagions le lit matrimonial depuis 20 ans et j’ai voyagé partout à travers LA boule!!! Je suis supposée savoir exactement quoi dire et comment agir dans ce genre de situation.
Chez nous, les sujets sensibles sont tabous. J’imagine difficilement 2 personnes se présenter au beau milieu du centre-ville de Montréal en abordant le fait que l’un d’eux a 35 ans, 1 chien, 1 blonde, 2 maîtresses, 1 mère alcoolique et 1 frère en prison. Et son interlocuteur de répondre: j’ai 27 ans, 1 iguane, 4 piercings, 3 tatous, 1 frère homosexuel et 1 symptôme post-traumatique parce que j’ai tué 8 talibans en Afghanistan. Cela ne se voit tout simplement pas.
Chez nous, ma rencontre avec Dragon aurait plutôt généré un dialogue sur la température, la maudite neige, les aléas des partis politiques, le dernier film québéquois à l’affiche ou la saison épatante du Canadien. Chez nous, la maudite neige, ça glisse mais c’est pas un terrain glissant. Cette constatation m’amène à me demander pourquoi sommes-nous si intimidés lorsque des sujets sensibles sont mis sur table?? Plus la matière est chaude, plus notre sang se glace! Devant Dragon, sous un soleil serbe de 40 degrés celsius, mon état physique et mental devait se confondre à une dinde exactement 3 secondes après l’avoir sorti du congélateur.
Au retour à la maison, je m’engage dans une analyse profonde de cette nouvelle expérience:
Résultat théorique: Il y a ici une différence culturelle notable entre les Serbes et les Québécois. Sans vouloir tomber dans le piège des stéréotypes, et pour avoir été confrontée à des conversations auxquelles je ne m’attendait pas à plusieurs reprises, je dirais que les Serbes éprouvent une grande facilité à aborder une réalité parfois trop crue pour l’oreille québécoise. Pour vous expliquer quelque chose, le chemin direct semble le plus simple. Pas de fla fla pour tamiser les réactions de l’interlocuteur!
Résultat terrain: Sous un soleil serbe de 40 degrés, la dinde a dégelée. Mon visage visiblement embarassé s’est finalement transformé en une figure humaine remplie d’empathie. Car, même si on réagit mal à la misère humaine, même si les tragédies nous rendent mal à l’aise, on peut à tout le moins tenter de comprendre.
Avant de rentrer chez lui, Dragon m’a mimé une dernière question qui, je crois, allait comme ceci: 30 ans et tu n’es pas mariée????? Si tu veux, j’ai 5 fils à te présenter. Tu peux en choisir 1. Ou ça voulait peut-être dire » Je reste 5 rues plus loin, j’ai mon chien à te présenter. Quoi qu’il en soit, dans toute cette cacophonie interprétative de mots et de chiffres, un constat est clair: malgré nos différences culturelles, Dragon et moi sommes amis, je le sais.
Il est difficile parfois de mettre en pratique, dans le feu de l’action, toute la théorie apprise sur les bancs d’écoles. Coordonner pensées, paroles et gestes avec une telle acuité dans des situations peu familières relève parfois du défi! J’ai peut-être loupé la matière enseignée lors du cours Gap entre théorie scolaire et pratique terrain 101: comment réduire ce trou béant en 15 semaines mais basée sur ma réaction face à cette expérience serbe, j’ose croire que j’aurais eu une bonne note. À vous de juger!






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