Carnet de voyage

Mardi, 27 mai, 2008 - 10:43

Belgrade, Serbie. Mai 2008.

À mon grand désarroi, je dois me rendre à l'évidence. Je suis ignorante et pressée. Comment plusieurs années d'études universitaires, de paniques existentielles et de sueur acharnée pour tenter de comprendre, un tant soit peu, le monde dans lequel je vis, se retrouvent déjà à la poubelle à ma sortie de l'avion?

À mon arrivée, il y a 2 semaines, j'ai subitement ressenti cette urgence à vouloir capter les images les plus descriptives de la pauvreté et des inégalités sociales dans cette capitale qui tente d'emboîter le pas dans la grande roue du cirque économique mondial et d'oublier son passé encore bien....présent! Après tout, mon mandat exige de rapporter les faits, en images et témoignages, sur la situation des objectifs du millénaire dans les Balkans. Alors et que ça saute, je dois trouver de la pauvreté, je suis pressée car mon nouveau rôle de journaliste m'impose une heure de tombée.

Avant de partir pour la grande expédition, je m'assoie dans un café au centre-ville, rue Knez Mihailova et je me demande quelle stratégie pourrait s'avérer la plus efficiente en termes de recherche d'images, de sujets et de répartition des territoires car je dois couvrir également la Bosnie et la Croatie. La terrasse extérieure du café expose un mobilier avant-garde plutôt zen. Ici, on ne sirote pas sa dose de caféine sur des chaises mais plutôt sur des sofas-lounge aussi huppés que la cour arrière de Hugh Hefner et ce, en pleine rue piétonnière. L'architecture avoisinante me rappelle Paris, les boutiques, New York 5th avenue. Rien de moins. La facture de mon café, quant à elle (4,50$!!!) me rappelle que je suis paumée et que si mon intention est de souper ce soir, je suis mieux d'aller déblatérer sur la pauvreté dans un endroit plus approprié.

Quelques rencontres formelles et informelles m'ont éventuellement permis d'apprendre qu'une minorité ethnique, les Roms, vivent dans un bidonville sous l'un des principaux pont de la ville. Tu veux de la pauvreté, vas voir le Gipsy village quelqu'un m'as dit. Je pars donc en taxi mais ce dernier va sur le pont et non sous le pont. Je tente ensuite ma chance en train, expérience peu concluante. Le chemin de fer est moins élevé mais les vitres du wagon sont tellement sales qu'on y voit rien. Autre option disponible, la marche. Je pars donc à pied, caméra à l'épaule chercher de la pauvreté. Le village sous le pont s'avère clôturé et malheureusement, je n'ai ni le profil Rom pour me fondre dans la masse, ni d'invitation officielle à aller prendre le thé chez la cinquième voisine de la ruelle de gauche. Finalement, j'apprends qu'il y a une piste cyclable qui traverse le village. Dans une tentative ultime, je décide donc de louer une bicyclette. Après des centaines de coups de pédales et un sens de l'orientation mis à l'épreuve dû au fait que pour moi l'alphabet cyrillique est aussi incompréhensible qu'une formule mathématique, j'arrive sous le pont. À peine la caméra sortie, un chien, que dis-je, un monstre, bondit hors du bidonville et ne semble en aucun cas vouloir établir de nouveaux liens amicaux. Lance Armstrong aurait été facilement éclipsé par le sprint que j'ai effectué par la suite. Je ne pourrai jamais témoigner à savoir si les Roms souffrent de malnutrition. Mais si je me base sur mon expérience personnelle, je peux vous assurer que leurs chiens, eux, le sont. À mon retour à la maison, je fais le bilan: Je n'ai toujours pas de pauvreté en banque (!!!!), je n'ai pas de moyen efficace pour me rendre près de ce village et je viens de perdre 3 kilos en 5 minutes. Devant un café instant que j'ai préparé moi-même, budget oblige, je me remets à penser à la pauvreté. Non mais c'est quoi la pauvreté exactement? Quelqu'un peut-il m'en donner une claire définition? Qui a décidé ce qu'était la pauvreté et cette personne là s'est basée sur quoi? On la compare à quoi? En Afrique, la pauvreté, elle décape! Elle vous saute au visage, les gens ne mangent pas et meurent. Ici, les chiens vous sautent au visage mais pas la pauvreté.

Quelques conclusions après mures réflexions:

1. Les chiffres ne mentent pas.

-Le PIB par habitant tourne autour de 6 000 $ par année.

- Le taux de chômage, l'un des plus élevé d'Europe, atteint plus de 20 %

2. Les inégalités sociales et économiques sont flagrantes entre le centre et la périphérie (zone urbaine/zone rurale)

3. Ces inégalités sont également flagrantes chez les minorités ethniques, les femmes, les personnes vulnérables, etc.

4. L'État de droit n'est pas implémenté et fonctionnel à 100 %

5. Peu de mesure concrètes sont établies pour désamorcer les tensions inter-ethniques de la région.

6. Des années de guerre ont engendré des conséquences désastreuses autant sur le plan collectif de cette société que sur le plan individuel (dépression, maladies mentales, alcoolisme, violence domestique...)

7. La pauvreté est un sujet tabou dans un pays qui a connu, dans un passé pas si lointain, des années très prospères.

Il faut donc remettre les choses en perspective. J'irai en région et je capterai sûrement des images saisissantes qui dépeindront la lutte quotidienne d'habitants pour leur survie. Mais la pauvreté à Belgrade, malgré l'existence d'indicateurs bien précis, demeure peu visible à l'oeil nu. Et bien que des efforts considérables aient été faits au cours des dernières années, cette pauvreté s'infiltre toujours sournoisement dans plus d'un foyer sur 10 à travers la Serbie. Bref, même en arpentant les rues de la capitale, la pauvreté, je l'ai cotôyé dans un taxi où son chauffeur doit travailler 3 emplois pour arriver à nourrir sa famille ou encore lorsque j'ai commandé une crème glacée à une vendeuse qui gagne 17% moins cher que son homologue masculin pour le même travail. Cette pauvreté là n'offre peut-être pas les images percutantes dont j'ai besoin pour faire mes reportages mais elle m'apporte un contenu riche en réflexion. Ne pas se fier aux apparences, la pauvreté revêtent de nombreux visages tous différents de par la complexité du phénomène.

Au final, après 2 semaines de recherches intenses, je suis toujours pressée. Que voulez-vous, je suis une occidentale avec un dead-line qui pend au-dessus de ma tête de façon encore moins subtile que l'épée de Damoclès. Et je suis  évidemment toujours ignorante! Bien dupe, celui qui croit comprendre en 2 semaines la pauvreté d'une région entière qui a été le théatre de si nombreux conflits armés et qui  bourgeonnent autant d'esprits nationalistes! Mais, à défaut de m'avoir offert des images percutantes, toi, Belgrade, avec ta pauvreté invisible, tu m'auras ouvert les yeux!

Commentaires

Hey Meliss, comment vas ??
J'ai adoré ton message !!!
Félicitations pour notre A+ : dure e-collaboration entre le Caire et le Québec qui a bien porté ses fruits
Gros bisous
Amel

Allo ma chume!!
Tu n'arrêteras jamais de m'épater!! Félicitation et ne lâche pas. Tu es ma fierté! Fais attention à toi(surtout aux chiens, tu n'es pas chanceuse avec ces bêtes-là!) et profite de chaques moments!
On s'ennuie déjà de toi! xxx
Ton amie qui s'en vient patate pour de vrai et futur bébé Valois!! xxxxxxxx

Salut la soeur,

Tu m'épateras toujours!!! J'ai vraiment aimé ton message. Ce qui est génial c'est que cette fois-ci nous pourrons voir concrètement ton travail et ainsi surement ouvrir nos yeux aussi!!!

Ta soeur qui t'adore
Lili xxx

Très bel article!

Courage la belle,

La violence et la pauvreté sont partout, même au coeur de l'Europe,

Mariex

Allo Mélissa! Merci de me ramener à d'autres réalités que celles de mon quotidien plutôt banal et de m'obliger à replonger dans ces profondes réflexions sur les inégalités au sein et entre les peuples... À te lire, je regrette un peu d'avoir refusé de partir moi aussi... Je prends parfois d'étranges décisions... Prends bien soin de toi, malgré les cafés instants!
Rosalie xxx

Bonjour Mélissa,
Bravo pour cette première description de Belgrade. Très, très intéressant et drôle ! Elle démontre bien comment d’ici on peut partir avec plusieurs images stéréotypés qui ne collent pas à la réalité, souvent beaucoup plus complexe. Comme un des commentaires a dit, il ne faut pas se fier aux apparences. Il y a présentement plus de pauvreté que de richesse à Belgrade, mais les gens sont trop fiers pour la démontrer. Pour voir la pauvreté, allez visiter les marchées publiques, les épiceries et parlez aux mères des familles qui essayent de nourrir les leurs, ou aux personnes âgées, aux étudiants qui vivent dans les résidences universitaires. Il faut aussi sortir de la capitale et visiter les petites villes et villages plus au Sud, des endroits où il y avait des grandes manufactures dans le temps socialiste, mais qui n’existent plus.

J’ai hâte de lire la prochaine épisode.

Amra Ridjanovic
Une québécoise d’origine de l’ex-Yougoslavie

Allo Mel!

Faute de rester moi-même enterrée au Qc cet été, je tiens ma promesse en te suivant à la trace.

Tu as fait preuve d'une détermination à toute épreuve pour atteindre ce fameux village! Je me suis pratiquement imaginée en Gaule face au village des irréductibles Gaulois. T'aurais bien eu besoin d'un peu de leur potion magique.

Je meurs d'envie de voir ton premier reportage. Lâche pas !

Marie Christine

WOW! WOW! WOW!
Tu écris vraiment bien...j'ai l'impression de le vivre avec toi. Je te reconnais dans chaque phrase malgré le «genre intellectuel»!
Ouvre les yeux Méliss, car la pauvreté se cache souvent là où on ne regarde pas...ou l'on ne la voie pas! Des gens qui ne se disent pas si pauvre, mais quand faite...c'est une course contre la montre!
Continue ton bon travail qui pour une fois, va être montré au grand jour.

Nous sommes avec toi
Marie-Eve et Pascal

Hey chere Collegue!!

Bravo, ton premier post est super!! J´ai hate de voir ton 1er reportage...

Il est intéressant de voir comment tu vis ton aventure...Ici, en amérique centrale, la pauvreté saute un peu plus aux yeux. Mais les organisations et actions qui sont prises pour améliorer la situation sont nombreuses et encourageantes.

A bientot,

Cath

Bonjour Melissa,

En lisant ce temoignage... de la recherche de la pauvreté... j'y pense presentement! Je suis militaire et bon des temoignages sur la Bosnie j en ai entendu de toutes les sortes. Et puisque je ne sais pas sous quel angle tu desire faire ton reportage et je ne connais pas la réalité du terrain mais j aimerais te dire a quoi je pense apres avoir lu ton histoire. Il est vrai qu au Sud la pauvreté frappe aux yeux. Les gens ont faim... mais au NOrd les gens sont seuls... Elle est a cet endroit notre pauvreté. Et lorsque je pense a la combinaison pauvreté+Bosnie je vois un homme seul dans sa maison mangeant dans sa cuisine. A coté il y a la chambre de sa femme et de ses deux enfants qu ils ne verra plus jamais puisqu il se sont fait massacrer. Je pense a cet homme qui ne veut meme plus entrer dans ces pieces de sa maison puisqu il y a trop de souvenir qui le hante. J aimerais connaitre sa pauvreté a cet homme voir ces yeux et les pieces de cette maison... et qui mentionne !!Vous avez combien d enfants combien de frere et soeurs... Alors comme ca vous vous étés riche dans votre pays!!... Bref, chacun d entre nous possede sa pauvreté, a voir quel est notre vraie pauvreté...

Bon courage et bonne chance dans ce projet.

Isabelle(Sculpteur hotel de glace)... pour que tu te rappelles de moi

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